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Leçons européennes pour une souveraineté numérique québécoise et canadienne réussie.

Dernière mise à jour : il y a 18 minutes


par Paul Allard,

CEO, Persevere Conseil Inc.

31 mars 2026


Infographie de la PRESSE du 1er avril 2025


La souveraineté numérique est devenue un enjeu stratégique pour les États. Un récent billet de NextHop1, « La souveraineté numérique française : dépendances structurelles et déficits de pilotage (2014–2026) » (NextHop, 2026), met en lumière les défis  de la trajectoire française. En confrontant ces enseignements avec l’Énoncé de politique du Québec sur la souveraineté numérique et l’approvisionnement en TI2 (Ministère de la Cybersécurité et du Numérique, Québec), cet article propose une feuille de route pragmatique pour le Québec. Il s’appuie également sur l’exemple allemand d’obligation d’Open Document Format (ODF) et d’orientation vers une « Deutschland Stack » souveraine comme cas d’école à observer (GoodTech)5.


La leçon française en bref


L’article de NextHop synthétise plus d’une décennie d’initiatives françaises et identifie quatre défis récurrents : une dépendance persistante à des fournisseurs globaux, une gouvernance fragmentée, une difficulté à industrialiser une offre souveraine compétitive, et une lenteur à créer des capacités opérationnelles robustes (NextHop, 2026). 


Malgré des projets ambitieux — clouds dits « souverains », renforcement du logiciel libre, financements publics — la France pâtit d’un morcellement des responsabilités ministérielles, d’un pilotage trop éclaté et d’un marché local insuffisamment mature pour rivaliser sur le plan coût/qualité avec les hyperscalers. D’ailleurs, les gains attendus en matière d’autonomie et d’impact économique restent limités.


Cependant, il est important de souligner des initiatives positives, telles que le projet GendBuntu 3 de la Gendarmerie nationale française. Cette adaptation d’Ubuntu a permis de déployer un système d'exploitation libre sur 73 000 postes à travers 4 300 sites. En se tournant vers le libre, la Gendarmerie a non seulement réduit sa dépendance à des logiciels propriétaires, mais a également réalisé des économies significatives sur les coûts de licences, estimées à 9 millions d'euros par an. L'exemple de GendBuntu prouve qu'avec un pilotage adéquat et un engagement fort en faveur des solutions open source, il est possible de réussir à instaurer une souveraineté numérique efficace.


Dans une autre avancée significative très récente pour la souveraineté numérique, 80 000 agents de l'Assurance Maladie en France 4 font désormais le saut vers des outils numériques développés par l'État. Cette initiative reprend les principes de souveraineté en réduisant la dépendance vis-à-vis des entreprises privées pour des solutions essentielles au service public. En intégrant des outils numériques français, le gouvernement favorise l'innovation locale et renforce la sécurité des données, tout en garantissant une maîtrise plus directe de ses infrastructures technologiques. Ce tournant marque un pas décisif vers une autonomie numérique renforcée qui devrait inspirer d’autres secteurs et pays à suivre cette voie. La France, en agissant ainsi, démontre l'importance de bâtir un écosystème numérique souverain et résilient, gage d'efficacité et de pérennité pour les services publics.


Un éclairage utile : l’exemple allemand


L’Allemagne illustre une approche pragmatique et réglementaire pour orienter l’écosystème vers des solutions ouvertes et souveraines. Le gouvernement fédéral a imposé l’ODF (Open Document Format)5 comme format privilégié pour l’administration et pousse à faire de l’open source une option par défaut, tout en structurant une «Deutschland Stack» centrée sur composants nationaux/ouverts (GoodTech). 


Cette stratégie combine prescription normative (formats, interopérabilité), soutien à l’open source et construction progressive d’un écosystème local. L’exemple allemand montre que des mesures réglementaires claires, articulées à des programmes de soutien, peuvent accélérer l’adoption d’une offre souveraine tout en préservant l’interopérabilité.



Le public exige la souveraineté numérique des organismes publics 


La souveraineté numérique s'impose désormais comme un levier réputationnel majeur pour les organisations publiques, car elle cristallise les attentes d'une population de plus en plus sensible à l'autonomie stratégique et à l'éthique des fournisseurs. Il existe toutefois un décalage entre cette perception publique, qui exige une rupture immédiate avec la dépendance technologique, et la réalité opérationnelle où l'écrasante majorité des institutions reste tributaire de géants étrangers.


​Cette tension est s’illustre dans la controverse récente entourant le ministère des Ressources naturelles et des Forêts, critiqué pour l'octroi d'un contrat info-nuagique à Amazon 7. Ce choix choque l'opinion publique puisqu'il semble contredire directement une directive du Conseil du trésor visant à écarter le fournisseur à la suite de sa décision de fermer ses entrepôts au Québec suite à la syndicalisation de ses employés. ses pratiques sociales litigieuses. Pour l'État, le risque est double : au-delà de la vulnérabilité technique, c'est la crédibilité de la parole politique qui s'effrite lorsque les engagements en faveur d'un numérique souverain se heurtent à une pratique administrative qui privilégie encore les solutions dominantes des « hyperscalers » étrangers.



Pourquoi ces points sont-ils importants pour le Québec?


L’Énoncé québécois adopte une approche proche des préoccupations françaises : hébergement souverain (Nuage gouvernemental Souverain du Québec — NGSQ, centres de traitement informatique — CTI), promotion du logiciel libre, déploiement d’une Plateforme de développement moderne (PDM) et maximisation des retombées économiques locales. 


Ces orientations sont pertinentes : le Québec dispose d’atouts (énergie propre et compétitive, centres universitaires, écosystème IA en croissance, 2 prix Turing!) qui peuvent favoriser une stratégie souveraine efficace. Toutefois, les défis observés en France constituent des signaux d’alerte : sans pilotage fort, priorisation claire et instruments industriels cohérents, la politique risque de se traduire par des efforts dispersés, coûteux et peu durables. 


L’Allemagne, elle, illustre comment coupler les prescriptions (ODF, open source par défaut) et soutien à l’écosystème pour avancer plus vite.


Feuille de route proposée pour le Québec : six priorités pour éviter les écueils


  1. Gouvernance forte et centrée sur les résultats 

En coordination avec l’industrie québécoise du numérique souverain, créer une instance interministérielle de pilotage, présidée par le MCN, dotée d’un mandat financier et opérationnel clair. Cette instance définira les priorités, arbitrera les ressources et publiera des indicateurs publics (KPIs) — part des données critiques hébergées localement, nombre de services migrés vers le Nuage Gouvernemental Souverain du Québec (NGSQ), temps moyen de correction des vulnérabilités — avec revue trimestrielle et audits annuels. La fragmentation française montre l’importance d’une autorité capable de traduire la stratégie en décisions contraignantes en lien avec les acteurs locaux.


  1. Prioriser par niveau critique et phaser les migrations

Classer les services et jeux de données selon leur niveau critique (confidentiel, sensible, public) permet d’ordonner les efforts : prioriser les services essentiels à la sécurité nationale et aux services citoyens, puis élargir progressivement. Cette stratégie évite la dispersion des ressources et permet d’obtenir des résultats tangibles rapidement.


  1. Conditions d’achat et clauses contractuelles robustes, liées à un soutien industriel

Exiger clauses d’« exit », traçabilité des flux, interdiction de réplication hors juridiction sans autorisation, droit d’audit et gestion de clés sur sol canadien. Mais ces clauses doivent s’accompagner d’un soutien actif (incitatifs fiscaux, subventions, co-financement R&D, transferts de compétences) pour permettre l’émergence d’offres locales compétitives — à l’image de la logique allemande qui combine règles et incitations.


  1. Industrialiser l’écosystème local (stack souverain)

Financer une « sovereign stack » composée de modules réutilisables (PDM), services d’identité, gestion de clés, plateformes conteneurisées et briques open source maintenues durablement. Soutenir économiquement les développeurs et les opérateurs de solutions en logiciel libre (open source) et les intégrateurs locaux évite la création d’une offre « bricolée » incapable de rivaliser en maturité et sécurité.


  1. Construire des capacités opérationnelles sur place

Au-delà des infrastructures, il faut des SOC (Security Operations Center) et des CSIRT (Computer Security Incident Response Team) opérés depuis le territoire, gestion de clés et chiffrement sous juridiction canadienne, et plans de reprise après sinistre (DR) et plans de continuité (BCP) locaux exigés contractuellement. L’infrastructure dite « souveraine » n’est crédible que si l’État maîtrise les opérations et la réponse aux incidents.


  1. Mesures d’incitation pragmatiques et temporaires, conditionnelles

Incitatifs ciblés (subventions pour migration de PME au NGQ, crédits d’impôt pour R&D open source, mentorat entre grandes entreprises et PME, etc.) doivent être temporaires et conditionnés à des résultats mesurables (transfert de compétences, créations d’emplois, parts de marché locales). Des quotas ou préférences d’achat publics temporaires peuvent aider à atteindre une masse critique, avec un calendrier clair.


Calendrier indicatif et indicateurs de succès


  • 0–6 mois : création de l’instance de pilotage, classification initiale des actifs critiques, publication des KPIs.

  • 6–18 mois : migrations pilotes des services les plus critiques vers le NGSQ/CTI, première vague de financements pour la pile souveraine (sovereign stack), exigences contractuelles standardisées.

  • 18–36 mois : SOC/CSIRT opérationnels, modules PDM en production, montée mesurable de l’offre locale.


Exemples d’indicateurs : >60 % des données « critiques » sous juridiction QC/CA en 3 ans ; temps moyen de correction des vulnérabilités critiques < 30 jours ; création nette annuelle d’emplois dans l’industrie du numérique souverain qualifiés.



Conclusion


L’expérience française montre que la souveraineté numérique ne se décrète pas par projets isolés : elle naît d’un pilotage unifié, d’une stratégie industrielle cohérente, d’achats publics intelligents et de capacités opérationnelles réelles. L’exemple allemand rappelle qu’un cadre normatif clair (formats ouverts, politique open source par défaut) associé à des soutiens pratiques peut accélérer la transition. 


Le Québec dispose d’atouts réels — énergie, recherche, vivier IA — et d’un Énoncé structurant ; il doit désormais transformer ces orientations en exécution rigoureuse : gouvernance centrale, coordination avec l’industrie local du numérique souverain, priorisation par criticité, instruments contractuels et financiers coordonnés, industrialisation de l’offre locale et capacités opérationnelles concrètes. 


Agir vite, mesurer publiquement les progrès et ajuster continûment la stratégie permettra d’éviter la répétition des erreurs observées ailleurs et d’atteindre une autonomie numérique crédible et durable.


Sources 

  1. NextHop, « La souveraineté numérique française : dépendances structurelles et déficits de pilotage (2014–2026) », consulté 2026 : https://www.nexthop.fr/blog/la-souverainete-numerique-francaise-dependances-structurelles-et-deficits-de-pilotage-2014-2026

  2. Ministère de la Cybersécurité et du Numérique (Québec), Énoncé de politique de souveraineté numérique et d’approvisionnement en TI (extraits fournis).

  3. Le projet GendBuntu de la Gendarmerie nationale françaisehttps://fr.wikipedia.org/wiki/GendBuntu

  4. https://www.clubic.com/actualite-607279-80000-agents-de-l-assurance-maladie-basculent-sur-les-outils-numeriques-francais-de-l-etat-vive-la-souverainete.html

  5. GoodTech, « Allemagne : ODF obligatoire, Deutschland Stack et souveraineté numérique », consulté 2026 : https://goodtech.info/allemagne-odf-obligatoire-deutschland-stack-souverainete-numerique/#:~:text=Le%20gouvernement%20f%C3%A9d%C3%A9ral%20allemand%20vient,en%20open%20source%20par%20d%C3%A9faut.

  6. Cadres et rapports complémentaires : communications ANSSI, initiatives GAIA‑X (UE) et « Souveraineté numérique : Un cadre pour améliorer la préparation numérique » (Gouvernement du Canada, 2025).

  7. Le Réveil — https://www.lereveil.com/actualites/661736/la-csn-denonce-un-contrat-accorde-a-amazon-par-quebec)



Avertissement : L'IA a contribué à la rédaction de cet article, mais il a été encadré, révisé et vérifié factuellement par les experts humains de Persevere Consulting. Veuillez noter que le contenu et le matériel fournis dans cet article sont à titre d'information générale uniquement. Il ne constitue en aucun cas un conseil juridique ou de gestion et ne saurait être invoqué à ce titre, et ne doit pas être utilisé à des fins professionnelles ou commerciales. Cet article vise à communiquer des informations générales pertinentes en matière de productivité durable, d'IA durable et souveraine, ainsi que de gouvernance des données, à la date indiquée. Le contenu est sujet à modification compte tenu d'un environnement en constante évolution.

 
 
 

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